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24 septembre 2021

BD : « SUR UN AIR DE FADO » (NICOLAS BARRAL / ED. « DARGAUD »)

BD : « SUR UN AIR DE FADO » (NICOLAS BARRAL / ED. « DARGAUD »)

 
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Signant, avec brio, tant le scénario que le dessin, de « Sur un Air de Fado », Nicolas Barral (°Paris/1966) rend, ici, un bien bel hommage au Portugal et à son histoire, les deux premières planches (pages 03 et 04) étant, de fait, purement historiques, le dictateur Antonio Salazar étant réellement tombé sur une terrasse du Fort d’Estorilsa chute entraînant le début de la fin de l’ « Etat nouveau » qu’il avait institué dans son pays

Planche 1/Page 03 © Nicolas Barral/Ed. « Dargaud »

Synopsis« Lisbonne, été 1968. Depuis 40 ans, le Portugal vit sous la dictature d’Antonio Salazar  (António de Oliveira Salazar/1889-1970). Mais, pour celui qui décide de fermer les yeux, la douceur de vivre est possible sur les bords du Tage. C’est le choix d’un personnage charismatique, Fernando Pais, médecin à la patientèle aisée. Tournant la page d’une jeunesse militante tourmentée, le quadragénaire a décidé de mettre de la légèreté dans sa vie et de la frivolité dans ses amours. Sa rencontre avec un révolutionnaire en culottes courtes, Joâo, va faire basculer sa vie… » 

Page 04 © Nicolas Barral/Ed. « Dargaud »
 
 
Dès l’image de couverture, les azulejos (carreaux de faïence décorés) nous situent l’action, baignant entre les paisibles déplacements d’un jeune médecin lisboète et, illustrée en ombres, les prémices de la  révolution…
 
 
« Sur un Air de Fado » nous invite à suivre, sans jugement, le cheminement d’un indécis, charmeur désinvolte, et sa conquête du courage.
 
 
Nicolas Barral nous confie : « L’idée d’écrire sur le Portugal, et précisément sous la dictature de Salazar, s’est imposée à moi, après qu’au début des années ’90, j’aie lu « Pereira prétend » (« Prix européen Jean Monnet », en 1995/ndlr), d’un écrivain – Antonio Tabucchi (1943-2012/auteur italien ayant vécu et étant décédé à Lisbonne/ndlr) – que ma chère femme m’incitait à lire, pour découvrir son si beau pays. »
 
Page 06 © Nicolas Barral/Ed. « Dargaud »
 
 
« La première mouture de « Sur un Air de Fado » date de 2005. Je suis content d’avoir laissé mûrir le projet, car le temps a joué en ma faveur. Il m’a permis de rassembler toute la documentation nécessaire (certains ouvrages de référence n’étaient pas parus en 2005 et ma connaissance de la langue portugaise était alors balbutiante), mais aussi d’acquérir le savoir-faire scénaristique pour affronter un récit de 156 pages. En prenant de l’âge, j’ai appris à distinguer les zones de gris qui font les portraits les plus justes, parce que les plus nuancés. »
 
 
« Le fait d’être seul aux commandes m’a pemis de supprimer la frontière un peu artificielle entre le crayonné, qui est l’étapr préparatoire pour se mettre d’accord avec le scénariste sur les choix narratifs et l’encrage. Et puis, il y a les questions du rythme, de la manière de placer les silences, de gérer les ellipse, qui sont propres à chacun. J’ai pu adopter ma propre foulée. J’ai été aidé en cela par le format de l’album. Le contrat passé avec mon éditeur ne fixait pas de pagination prédéterminée (il est bien loin le temps où, en 1946, « Hergé » {Georges Remi/1907-1983} dû réduire ses premiers albums aux 62 pages imposées par son éditeur/ndlr).
Page 07 © Nicolas Barral/Ed. « Dargaud »
 
 
« C’était important pour atteindre les zones de gris dont je parlais. Voilà pour la forme. Sur le fond, n’étant plus au service des émotions d’un autre, je crois avoir pu fendre l’armure. « Sur un Air de Fado » permet d’accéder au vrai Nicolas Barral, sans fard. »
 
 
… Et lorsque notre auteur parisien dit que sa connaissance de la langue portugaise était balbutiante, en 2005, nous pouvons souligner que son présent ouvrage, seize ans plus tard, respire de nombreuses expressions portugaises, nous donnant l’impession d’être bien au Portugal : « Bon dia Doutor »« Viva a liberdade »« Até a proxima Senhora »« Bem Vindo a casa Senhora Pais » (suivie d’une expression bien française : « Oh merde ! »), « Olà, faz favor », « Boa tarde filho »« Boa noite e prudência », « Deus, por quê o meu filho ? »« Adeus, Doutor. Obrigado por tudo »,…
Page 10 © Nicolas Barral/Ed. « Dargaud »
 
 
Cela sans compter les paroles d’un chant de cabaret (p. 39) : « Lisboa,velha cidade, cheia de encanto e beleza ! Sempre a sorrir tâo formosa e no vestir sempre airosa. O branco veu da saudade cobre o teu rosto lina princesa ! »… De fait, ici, nous vivons bien un récit… « Sur un Air de Fado » !
 
 
Et la chanteuse croquée par Nicolas Barral ne serait-elle pas Amalia Rodriguez  (Amália da Piedade Rebordão Rodrigues/1920-1999), l’interprête de Fado la plus réputéelauréate de trois« Prix du MIDEM »  (« Marché International du Disque et de l’Edition Musicale »successifs, de 1967 à 1969 ?…
 
 
… Dans un rêve, un autre chantplus patriotico-révolutionnaire (p. 91), rappelle au médecin, son enfance : « Cada alma, sonhando, te cante patria amada, arraial ! Arrraial ! Eia avante ! Eia avante ! Eia avante ! Portugal ! Portugal !… »
Page 27 © Nicolas Barral/Ed. « Dargaud »
 
 
… Sans oublier que les titres des différents châpitres sont bilingues, comme :« O visitente » (Le visisiteur), « Eramos estudantes »  (« Nous étions étudiants »), …
 
 
Même un clin d’oeil aux amateurs de football n’est pas oublié, puisqu’en page 11, un morceau de journal nous dévoile le portrait d’Eusébio (Eusébio da Silva Ferreira/1942-2014), né au Mozambique, alors colonie portugaise, qui remporta la Coupe d’Europe des Clubs Champions, en 1962, avec le « Sport Lisboa e Benfica », ainsi qu’à titre individuel, en 1965, le « Ballon d’Or » de la« FIFA ».
Page 80 © Nicolas Barral/Ed. « Dargaud »
 
 
Dans cet albumNicolas Barral n’oublie pas de dessiner, p. 80, le réputé tram 28, traversant les rues étroites du quartier de l’Alfama…
 
 
… Moins agréable, notons une touche de cynisme, p. 114, avec notre héros disant : « Oui, à l’armée, j’ai connu un marxiste-léniniste qui aurait applaudi des deux mains… Malheureusement, il a sauté sur une mine… On n’a jamais retrouvé ses mains… »
 
 
A la fin de la page précédente, Fernando Pais rencontre un collègue venant de l’Angola – à l’époque, une autre colonie du Portugal -, qui n’hésite pas à lui dire : « Je compte bien rentrez au pays pour exercer, quand nous vous en aurons chassés, cela dit sans vouloir vous offenser… »
 
 
Notons, à la p. 50, l’excellent rendu de la frappe assez médiocre d’une lettre, telle qu’elle existait dans les années ’60-’70, avec une machine à écrire mécanique !
Page 101 © Nicolas Barral/Ed. « Dargaud »
 
 
Soulignons une discrète allusion à ce qui allait se dérouler quelques années plus tard, en avril 1974, la Révolution des Oeillets, ces fleurs étant pacifiquement évoquées, en pages 100 et 101 de « Sur un Air de Fado ».
 
 
Une vingtaine de pages plus tôt, l’auteur nous avait mis l’eau à bouche en évoquant, p. 81, une « bacalhau à braz »  (morue à la portugaise), qui fit dire à notre héros : « Senhora, cette morue était une merveille… et pas une seule arête »… De quoi donner aux lecteurs que nous sommes, l’envie de nous rendre, dès la rouverture de l’ « HoReCa », dans un bon petit resto portugais bruxellois, où le.la patron.ne se fera un plaisir de nous servir une« bacalhau », un« polvo à lagareiro » ou une« caldeirada de peixhe », arrosée d’un« vinho verde », suivi d’un délicieux« Porto », … pourquoi pas de 15 ans d’age….
 
 
… Mais si ce récit sent bien le Portugal, si certaines scènes sont romantiques, il y a bien une dramaturgie à découvrir en feuilletant ce fort bel album, facile à lire, les textes des bulles étant réduits, les dessins parlant par eux-mêmes, certaines planches étant même dépourvues du moindre mot… Une thématique fortesuperbement traitée, dans une parfaite mise-en-scène, par une narration intimiste qui rend le récit d’autant plus fort qu’il ne cherche pas à démontrer, mais à raconter
 
… Comme le fait si bien Nicolas Barral, qui étudia le dessinà l’écoute de Robert Georges Paul Gigi (1926-2007), à l’ « Ecole européenne supérieure de l’Image », à Angoulême, avant de commencer sa carrière en réalisant des pages BD pour « OK Podium ». Suite à un concours de « jeunes talents », organisé par la« FNAC »,  Jean-Christophe Delpierrerédacteur en chef de« Fluide Glacial », l’engage au sein de son équipe. En 1995, avec  Christophe Gibelin (°Ganges/1967), il ébauche « Les Ailes de Plomb », avant de dessiner, sur des scénarios de Pierre Veys (°Cambrai/1959), « Sherlock Holmes », dès 1999, aux Ed. « Delcourt », cette série ayant reçu un Prix, attribué par la « SSHF » (« Société Sherlock Holmes de France »).
Nicolas Barral © Ed. « Delcourt »
 
 
Ce même duo d’auteurs, dès 2005, parodient « Blake et Mortimer » (série créée par Edgard Pierre Jacobs {1904-1987}), avec leurs « Philip et Francis », aux Ed.« Dargaud ». Admirateur du travail de JacquesTardi   Valence/ 1946), Nicolas Barral reprend, une série créée, en 1982, par ce dernier, « Nestor Burma », dont il scénarise et dessine, pour les Ed. « Casterman », les tomes 8 et 9, en 2013 et 2015. Auparavant, dès 2008, il s’était essayé au scénario, chez  « Dupuis », avec la série « Mon Pépé est un Fantôme », dessinée par Olivier Taduc Perreux-sur-Marne/1962)
 
« Sur un Air de Fado » (Nicolas Barral/Ed. Dargaud »/cartonné/22 janvier 2021/152 p./21,3 x 28,3 cm/22€50).
 
Yves Calbert.